Journée 2
Comment l’Église peut-elle rejoindre nos contemporains dans une société où les appartenances religieuses se transforment et où les bâtiments ecclésiaux ne constituent plus nécessairement des lieux de rencontre avec la foi ?
Cette question a traversé les trois interventions du forum européen de Lyon : celles du Dr Ștefan Cosoroabă, consacrée aux nouveaux chemins et espaces missionnels, celle de Jean-Christophe Emery, portant sur les attentes de la société envers l’Église et celle du Dr Benjamin W. Wong, consacrée aux espaces missionnels,
Trois approches complémentaires qui invitent à repenser non seulement les lieux de présence de l’Église, mais aussi sa manière d’entrer en relation avec le monde.
Repenser les espaces : du bâtiment aux lieux de vie
Architecte et théologien, Benjamin W. Wong développe dans son ouvrage Réinventeer l’espace à l’intérieur et à l’extérieur de l’Eglise une réflexion sur les relations entre mission, bâtiments et lieux de vie. Son point de départ est théologique : la mission appartient d’abord à Dieu, et l’Église est appelée à y participer. Les bâtiments et les ressources matérielles ne sont donc pas des fins en eux-mêmes, mais des moyens mis au service de cette vocation. Wong distingue trois modèles ecclésiaux. L’« Église 1.0 », celle des premiers siècles, se développait largement dans les maisons et les lieux ordinaires. L’« Église 2.0 » correspond à un modèle institutionnel centré sur le bâtiment, vers lequel les personnes sont invitées à venir. L’« Église 3.0 » propose un mouvement différent : sans renoncer aux lieux de culte, elle développe une présence plus ouverte, diversifiée et décentralisée. Un temple peut ainsi devenir davantage qu’un lieu de célébration : un espace de rencontres culturelles, de solidarité, de dialogue ou de convivialité. Mais l’espace missionnel peut également prendre forme dans un café, une association, une entreprise ou un quartier. La question n’est plus seulement de savoir comment mieux utiliser nos bâtiments, mais comment développer une présence chrétienne là où les personnes vivent.
Comprendre les attentes d’une société en mutation
L’intervention de Jean-Christophe Emery, intitulée « Par-delà le parvis : rencontrer les personnes là où elles vivent », apporte un éclairage complémentaire. À partir de l’évolution du paysage religieux suisse, il montre que le recul des appartenances confessionnelles ne signifie pas nécessairement la disparition des questions spirituelles.Les relations avec l’Église sont désormais très diverses. Certaines personnes recherchent des repères, d’autres un lieu de solidarité, une communauté accueillante, un espace culturel ou une possibilité de cheminement spirituel. D’autres encore se méfient des institutions religieuses tout en conservant un intérêt pour les questions existentielles. Pour mieux comprendre cette diversité, Emery propose notamment une « carte d’empathie spirituelle », destinée à prendre en compte l’histoire, les convictions et les aspirations des personnes. Il s’agit de passer d’une logique centrée sur l’offre paroissiale à une démarche fondée sur l’écoute. Au lieu de demander : « Quelles activités organiser pour attirer de nouvelles personnes ? », la communauté est invitée à s’interroger : « Qui sont les personnes qui nous entourent ? Que vivent-elles ? Quelles questions se posent-elles ? » Cette attitude rejoint celle de Jésus lorsqu’il demande à Bartimée : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » (Marc 10,51). Jean-Christophe Emery présente également le modèle de l’Open Source Church, articulé autour de trois espaces complémentaires : la communauté, où se construisent les relations humaines ; la découverte, où s’explorent les questions spirituelles ; et l’enracinement, où la foi chrétienne est exprimée plus explicitement. La rencontre possède ainsi une valeur en elle-même, indépendamment de toute adhésion religieuse.
Oser de nouveaux chemins missionnels
L’expérience du Dr Ștefan Cosoroabă, pasteur et théologien roumain, donne une dimension concrète à ces réflexions. Au sein de l’Église évangélique de confession d’Augsbourg en Roumanie, confrontée à une importante diminution de ses membres, il a contribué à développer de nouvelles formes de présence ecclésiale. En Transylvanie, les églises fortifiées, héritées d’une longue histoire, sont ainsi devenues des lieux de découverte, de rencontres culturelles et de propositions spirituelles. Le patrimoine religieux n’est plus seulement un héritage à préserver : il devient une ressource pour le témoignage chrétien. Son expérience auprès de communautés dispersées par l’émigration montre également que les liens ecclésiaux peuvent dépasser les frontières géographiques, notamment grâce aux rencontres et aux cultes numériques. Ces initiatives traduisent un déplacement essentiel : une Église accueillante ouvre ses portes ; une Église missionnelle accepte aussi de franchir son propre seuil. La mission ne consiste pas d’abord à développer des stratégies pour recruter de nouveaux membres, mais à rejoindre les personnes là où elles vivent, dans une attitude d’écoute, de dialogue et de service. Cette démarche rejoint le mouvement de l’Évangile. Lorsque Jésus envoie ses disciples, il les invite à prendre la route, à entrer dans les maisons et à partager la vie de celles et ceux qui les accueillent (Luc 10,1-9). Elle rappelle aussi que la mission appartient à toute la communauté, conformément à la conviction protestante du sacerdoce universel des croyants. Chacun peut contribuer au témoignage chrétien à travers ses relations, ses engagements et sa présence dans la société.
Trois approches, une même invitation pour notre Église
Les réflexions de Benjamin W. Wong, Jean-Christophe Emery et Dr Ștefan Cosoroabă se rejoignent autour d’une conviction fondamentale : la mission ne commence ni par le bâtiment ni par le programme d’activités, mais par la rencontre. Benjamin W. Wong invite à repenser les espaces dans lesquels l’Église est présente. Jean-Christophe Emery encourage à mieux comprendre les personnes et leurs attentes. Dr Ștefan Cosoroabă montre comment des communautés, même fragilisées, peuvent inventer de nouvelles formes de présence et de témoignage.
Pour l’Église protestante unie de Loir-et-Cher, ces perspectives rejoignent directement notre projet de vie d’Église.Nos temples demeurent des lieux essentiels de célébration, de transmission et de rassemblement. Mais ils peuvent aussi devenir des espaces davantage ouverts à la vie de nos territoires. Les concerts, les rencontres culturelles, les cultes autrement, les activités bibliques, les propositions intergénérationnelles ou les engagements solidaires constituent déjà des occasions de rencontre. Comment approfondir leur dimension missionnelle ? Comment rejoindre celles et ceux qui ne participent pas à la vie paroissiale traditionnelle ? Comment encourager des initiatives qui naissent de la rencontre avec les habitants de nos villes et de nos villages ? Ces questions n’appellent pas nécessairement une multiplication des activités. Elles invitent plutôt à discerner ce qui porte du fruit, à développer des partenariats et à reconnaître les possibilités de témoignage qui existent déjà autour de nous.
Du bâtiment au parvis, et du parvis vers le monde
Le thème du forum de Lyon prend ici toute sa portée théologique. Le parvis est un espace de passage, de rencontre et de circulation. Il ouvre sur la ville et sur la diversité des parcours humains. Passer du bâtiment vers le parvis ne signifie donc pas renoncer à l’identité de l’Église, mais reconnaître que cette identité ne s’épuise pas dans ses murs. Dans le livre des Actes, Philippe rejoint un homme sur une route, écoute sa question et l’accompagne dans sa découverte des Écritures (Actes 8,26-40). La rencontre décisive ne se déroule pas dans un lieu religieux, mais sur un chemin. Ce récit nous rappelle que l’Évangile peut être annoncé et reçu dans les lieux les plus ordinaires de l’existence. Les trois interventions nous ont invité ainsi à retrouver la complémentarité entre une Église rassemblée autour de la Parole et des sacrements et une Église envoyée pour témoigner dans le monde. Passer du bâtiment au parvis, et du parvis vers les lieux de vie, c’est redécouvrir que l’Église n’existe pas d’abord pour elle-même, mais pour témoigner de l’Évangile au cœur du monde. Une Église vivante n’est donc pas seulement une Église qui ouvre ses portes. C’est une Église qui accepte de prendre la route, attentive aux rencontres dans lesquelles Dieu l’appelle à reconnaître les signes de son Royaume.